Il existe des chapitres qu’on referme parce qu’on le veut, et d’autres qu’on referme parce qu’on le doit.
Celui-ci fait partie des deux.
Ce n’est jamais facile d’expliquer pourquoi on met fin à quelque chose qu’on a créé avec autant de cœur.
Mais si je partage mon histoire aujourd’hui, c’est pour être honnête — avec moi-même, avec celles et ceux qui rêvent de se lancer, et avec toutes les personnes qui croient qu’une savonnerie est toujours un rêve rose poudré.
La vérité… est plus nuancée.
Des diagnostics qui changent une vie
On entend souvent dire que les diagnostics libèrent.
Oui… mais ils secouent aussi.
Apprendre à 38 ans que je suis TDAH et TSA (tout comme mes enfants), après toute une vie à croire que j’étais « trop », « pas assez », « différente », a été un séisme intérieur.
Tout faisait enfin sens :
- ma difficulté à supporter les contraintes,
- la charge mentale écrasante,
- la fatigue sociale permanente,
- le besoin intense de créer,
- et cette impression d’être un ovni dans un monde qui ne me ressemblait pas.
Mais comprendre n’efface pas l’impact que ces neurodivergences ont eu sur ma vie.
Elles influencent absolument tout : l’organisation, le stress, la gestion du temps, la tolérance à la pression, l’administratif, l’effort constant pour “rester dans la norme”.
Je ne suis pas quelqu’un qui peut vivre dans un cadre rigide de par mon TDAH, mais mon TSA en besoin de ce cadre. Il faut trouver le juste milieu.
Et la savonnerie professionnelle, enfin surtout l’administratif… est un cadre trop rigide. Je n’ai donc pas réussi à y trouver ce fameux « juste milieu ».
Et puis il y a eu le diagnostic du cancer du pancréas de ma maman… qui a été d’une violence extrême. Ce diagnostic est arrivé avec son lot de peur, d’incertitudes, de questions et de souffrances. Cette saloperie de cancer a fini par tout emporter avec lui, après 2 ans de lutte acharnée, il a malheureusement remporté la bataille.
Le décès de ma maman : l’avant et l’après
Il y a un moment où la chronologie de ma vie s’est divisée en deux : avant la Suisse, et après la Suisse.
Accompagner ma maman dans son choix courageux de fin de vie (digne, sans souffrance ni acharnement) a été à la fois un acte d’amour absolu et l’expérience la plus douloureuse que j’aie jamais vécue.
C’est quelque chose qui change un être humain au plus profond.
Je sais que ce sujet fait débat en ce moment, mais n’hésitez pas à soutenir l’association de l’ADMD pour rendre accessible a ceux qui le souhaite une fin de vie plus apaisée.
Après son départ, plus rien n’avait la même couleur.
Je fonctionnais en pilote automatique, je respirais parce qu’il fallait respirer, je souriais parce qu’il fallait sourire.
Mais tout demandait un effort immense :
travailler, créer, répondre, entreprendre, penser.
Et au milieu de ça… ma savonnerie qui me demande justement toujours plus.
Plus de structure, plus de rigueur, plus d’énergie.
Mais je n’en avais plus.
Le poids de l’administratif : quand la création devient enfermement
C’est l’une des grandes illusions autour du métier de savonnière.
On imagine des couleurs, des parfums, des matières premières…
Mais on ne voit pas l’autre côté :
- les normes,
- les contrôles,
- les BPF,
- les DIP,
- les procédures,
- les audits,
- les traçabilités,
- les analyses,
- les stocks,
- les déclarations.
La réalité, c’est que la création n’est qu’une petite partie du métier.
Et même cette partie-là finit par devenir contrainte, parce que chaque recette doit être validée, notée, enregistrée, déclarée, payée, et re-déclarée.
Pour une personne TDAH, épuisée, en deuil, hypersensible et déjà sous charge mentale…
c’est un mur.
Et ce mur, je me suis cognée dedans encore et encore.
Le burn-out qui couvait depuis longtemps
La vérité, c’est que j’étais déjà en train de m’effondrer.
L’ouverture de la savonnerie, les enfants neuro-atypiques, les responsabilités, la vie, les deuils, mon couple parfois secoué par mes anxiétés…
Tout s’empilait sur mes épaules.
Je suis restée debout bien plus longtemps que ce que mon corps pouvait supporter.
Mais un jour, j’ai cessé de pouvoir faire semblant.
- Fatigue extrême.
- Pleurs sans raison.
- Hyperémotivité.
- Troubles du sommeil.
- Impossibilité de me projeter.
- Perte d’envie.
- Perte de joie.
- Perte de sens.
- Épisodes de dissociation (déréalisation et dépersonnalisation)
C’était un burn-out.
Un vrai.
Fracassant, profond et dévastateur.
Et la savonnerie… n’était plus un espace créatif.
C’était devenu un poids, une injonction, une obligation de plus, une prison.
Le moment où j’ai compris que je devais arrêter
Ce n’était pas un grand événement tragique.
Juste un jour comme un autre, dans le laboratoire, je tenais un flacon de parfum dans une main, et j’ai senti que je n’avais plus rien à donner.
Il n’y avait donc plus aucune flamme, plus une seule paillette dans mes yeux.
Je me suis assise.
J’ai respiré.
Et j’ai enfin compris. C’était une evidence…
J’ai compris que rester aurait été un acte de violence envers moi-même.
J’ai compris que ma santé mentale et physique passait en premier.
J’ai compris que je n’étais pas obligée de tout porter, tout le temps.
Enfin j’ai compris que fermer… c’était me sauver.
Ce que j’ai appris en refermant ce chapitre
Fermer une savonnerie ne signifie pas échouer.
Fermer une savonnerie signifie parfois :
- se protéger
- se respecter
- se choisir
- guérir
- regarder la vie autrement
- accepter que tout ne doit pas être une entreprise
- comprendre qu’on peut continuer à créer… différemment
- ouvrir d’autres chemins
Et surtout :
cela ne retire rien à tout ce que j’ai accompli.
Je reste savonnière dans l’âme, même si je ne produis plus.
J’ai créé quelque chose de beau, de vrai, d’éthique, qui a touché des gens.
Et ça, personne ne peut me l’enlever.
Le prochain épisode : l’ultime chapitre
Dans le prochain et dernier épisode du Carnet de route, je parlerai de l’après.
De ce que cette fermeture m’a appris.
Mais aussi de comment on se reconstruit.
De comment mes projets ont évolué : mes écritures, mes créations, les collaborations, ma vision du futur.
Un dernier épisode pour enfin refermer le cahier avec douceur.
Mais en attendant, retrouve les épisodes précédents ici ! Ainsi que nos derniers articles !
- Savon Urucum et Curcuma

- Épisode 6 : Refermer le cahier… et réapprendre à vivre

- Épisode 5 : Pourquoi j’ai fermé ma savonnerie

- Épisode 4 : Comment j’ai ouvert ma savonnerie artisanale

- Créer, c’est se soigner un peu

- Recette DIY express : poudre nettoyante visage maison

